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Les maux de nos mots.

Publié le : 10/03/2018

Les maux de nos mots.

 

      Il est notoire que la bipédie fut un changement décisif dans l’évolution de l'espèce humaine. En effet, passer de 4 pattes à 2 jambes ne fut pas si simple et bien que presque tous les mammifères en soient capables et le fassent durant de courts moments, il suffit de regarder un enfant qui tente de marcher pour se convaincre de la difficulté qu'il y a à se dresser sur ses pattes arrières, à trouver l'équilibre et ensuite à avancer. Ce fut un grand changement pour nos lointains ancêtres, comme le fut, également, la maitrise de la parole. Combien de temps a-t-il fallu pour aller des grognements des premiers hominidés à « les chaussettes de l'archiduchesse sont-elles sèches ou archi sèches » ?, bien que l'on puisse aisément se demander si cela en valait vraiment la peine.

      Être capable de vocaliser ne fait pas que l'on soit immédiatement capable de verbaliser. Il faut une éternité pour créer une variété suffisante de sons différents, pour les associer ensuite afin de former assez de mots appropriés pour nommer tous les êtres et toutes les choses qui vous entourent, sans parler des sentiments, qui sont eux, invisibles, ni du temps, passé, présent ou à venir. Un vrai casse-tête. Mais le besoin s'étant, très tôt sans doute, fait sentir de partager des idées ou du savoir, les anciens n'ont pas hésité longtemps et c'est ainsi que naquit la parole. On discutait chasse, pêche et stratégie, on flirtait peut-être même au temps de la préhistoire, mais aussitôt la parole inventée, on s'aperçut, sans doute, que « les paroles s'envolent » et que seuls les écrits restent. Alors, les hommes des cavernes commencèrent à dessiner tout ce qui leur semblait important : « j'ai des mains avec des doigts », « on a tué un bison à la chasse », ou bien encore, « regarde donc ce gros oiseau, j'aimerai bien voler comme lui »...

      Les humains venaient d'inventer l'art rupestre, ouvrant ainsi la porte à la peinture murale, la déco d'intérieur et au tag. Et, là aussi, on est en droit de se demander si ça en valait la peine, mais bon, ce qui est fait est fait...

      En Mésopotamie, on inventa l'écriture cunéiforme, les Égyptiens, amoureux des arts, dessinèrent des hiéroglyphes, les Mayas gravèrent de superbes glyphes. On utilisa l'argile, la pierre, le bois, le papyrus, la peau, tous était bon pour noter, écrire consigner, la biographie des puissants, le récits des batailles et surtout la liste des biens qu'on avait mis de côté. Un festival de la flagornerie, de la vantardise et de l'avidité à travers les siècles !

      Cet impérieux besoin de s'épancher, d'écrire tout et n'importe quoi, concomitant au besoin de parler toujours davantage, amena tout un chacun à inventer sa propre langue, notée d'une manière personnelle et organisée à la façon des gens du coin.

      Que de coins sur notre ronde planète !

      Ici : : « O solé mio », ici : « ich liebe Dich », ici : « to be or not to be », ici : « je pense donc je suis », ici : ici : , chacun rivalisait, améliorait, perfectionnait, sa langue, son écriture, sa grammaire, son vocabulaire et sa syntaxe. On inventa l'imprimerie, son encre, ses presses. On sépara la prose et la poésie, le narratif et le descriptif, le théâtre et le roman. On imagina la poste, la lettre, le timbre, puis le télégraphe et le téléphone, enfin le fax et le SMS. Les idées s'envolaient, les écrivains écrivaient et, en ces temps éclairés, les humains lisaient. Les étudiant rivalisaient en latin et en grec, la bonne société Moscovite parlait français, les Parisiens engageaient des nurses anglaises, Voltaire, Goethe, et Shakespeare faisaient les délices des lecteurs avertis. C'était il y a longtemps.

      La précision de la conjugaison et l'immense éventail de mots, de termes et de noms, usuels ou scientifiques, propres ou communs permettaient de désigner sans ambiguité n'importe quel individu, arbre ou animal, autorisaient les métaphores, les sous-entendus et les non-dits. On pouvait tout raconter, tout décrire, et voyager jusqu'aux confins de cet univers et des autres. La connaissance était sans limite, la création foisonnait et l'imagination pouvait fleurir tout à loisirs.

      Comme les montagnes russes des fêtes foraines, l'évolution humaine suit une trajectoire faite de hauts et de bas. Après avoir vénéré le savoir et l'érudition, il était inévitable de voir arriver le temps où les idoles seraient déchues et foulées aux pieds.

      Foin du savoir et de ces chapelets de termes inutiles, au diable l'effort de mémoire, là où vingt ou trente mots suffisent au commun des humains pour se faire entendre. Ici, commence pour les plus anciens, une nouvelle époque et il faut à présent, pas à pas, tenter de se familiariser avec le langage moderne. Bien que s'éloignant chaque jour un peu plus de celui de notre enfance, il n'est encore assez différent pour être totalement hermétique. « Pu..in ! » , « M.... ! », ou mieux « Pu..in de M.... », « N.... ta mère », et « En..lé », sont à la base de tout discours moderne. Films, conversations entre amis ou aide-à-la-conduite, ils sont indispensables et s'utilisent dans tous les cas de figure. Dans la joie : « Pu..in, c'est de la balle, en..lé ! », dans la colère : « N.... ta mère, en..lé ! » ou bien dans la peur : « Pu..in de M.... ma foutu la trouille l'autre en..lé ! ». Dans les circonstances plus inhabituelles « j'sais pas moi ! » ou, pour les érudits « j'ai pas les mots... » sont de mise. Sinon « waou, l'autre ! » et « fait un selfie quoi ! » meubleront les vides. Mais nous parlons là des plus jeunes. Chez les « entre-deux », ni tout à fait jeunes mais pas encore complètement vieux, la frontière est plus floue, les mots sont encore présents mais souvent malmenés.

      Une tendance désastreuse et malheureusement en vigueur depuis bien quelques années déjà, est une mauvaise utilisation du verbe faire. À l'origine, il était établi que si l'on allait chez le coiffeur, à moins d'avoir avec celui-ci des rapports particuliers dont nous ne dirons rien ici, on se rendait à son échoppe pour s'y faire coiffer. On se levait le matin, on constatait qu'on avait le cheveu gras et long, on prenait la décision de se véhiculer jusque chez le coiffeur et de lui demander expressément de faire le nécessaire. Démarche et choix personnel. Je viens me faire coiffer et si la coupe est réussie, je suis contente. Depuis quelques années, il arrive d'entendre : « le pauvre homme s'est fait renverser par une voiture qui roulait en sens inverse ! ». Logiquement, on peut traduire comme ceci : « un homme suicidaire est sorti de chez lui et s'est jeté sous les roues de la voiture » auquel cas, j'aurai tendance à dire :  «  pauvre automobiliste qui n'y est pour rien et qui a du avoir bien peur ! ». Voyez ici la difficulté qu'il y a à comprendre son interlocuteur lorsque celui-ci emploie des mots à contre sens ! Ainsi, on peut entendre : « les femmes seules sont celles qui ont le plus de chances de se faire violer ! », comme si on pouvait raisonnablement penser qu'être agressée était une chance et que les femmes seules pouvaient être demandeuses d'une chose aussi terrible. De la même façon, on peut, au dire de certains, : « se faire cambrioler » ou «  se faire tuer ». Allez comprendre !

      D'autres pauvres mots n'ont pas de chance ! Ainsi on constate de plus en plus de flottement dans l'emploi de « que » et de « dont ». Il faut avouer que pour beaucoup la frontière entre « ce que je sais » et « ce dont je suis certaine » et bien ténue ! Il faudrait sans cesse faire la différence entre « ce que je veux » et « ce dont j'ai besoin » et il est évident aujourd'hui que rares sont ceux qui en sont encore capables.

      Une autre dérive est à souligner, à mon sens, du moins. Dans notre belle langue, un distinguo est possible entre une action que l'on fait pour la première fois et une action répétée. Ainsi, « je viens, vous voir », (si je vous connais et si j'en ai envie), ensuite, (si cela me fait plaisir et si vous voulez bien m’accueillir à nouveau), je peux « revenir chez vous ». Voyez-vous où je veux en venir ? Sortir et ressortir, manger et remanger, voir et revoir... C'est bien simple, non ? Eh bien, pas pour tout le monde ! Et c'est pour cela qu'on entend des « rentrez donc ! » qui s'adressent à des visiteurs qui viennent pour la première fois, ou bien « j'y suis rentrée pour la première fois », ce qui en l'occurrence n'est vrai que dans le cas où vous voulez signifier que vous y êtes retourné pour la première fois. Plus grave encore, cette mauvaise habitude prend sa source à l'école ! En effet, on ne peut « faire sa rentrée ! » qu'à partir de la deuxième année de scolarité. Les tous petits ne rentrent pas à l'école : la première fois, ils y entrent. Malheureusement, les enseignants ne semblent pas s'en émouvoir plus que ça.

      Cela n'est pas bien grave me direz vous, et je vous dirai moi, que si. C'est on ne peut plus grave, car, comme le disait à un autre sujet le bon Victor Hugo, « c'est avec ces indulgences là qu'on a toujours mené les peuples à leur perte ! ».

      Mais il y en a bien d'autres, alors continuons si vous le voulez bien.

      Il ne viendrait, du moins jusqu'à présent, à ma connaissance, à l'idée de personne de dire « un sorte d'animal » ou bien « une genre de fille ». Une sorte c'est une sorte, qu'il s'agisse de quelque chose de féminin ou de quelque chose de masculin et un genre, qu'il soit un bon ou un mauvais genre, que l'on parle d'un genre d'avion ou d'un genre de voiture, reste un genre. Une fois pour toutes, une sorte et un genre ne changent pas d'un iota. Il n'en va pas de même pour la pauvre « espèce ». Combien de fois n'ai-je pas, ces dernières années, entendu « un espèce de crétin », « un espèce de truc », alors que, truc ou affaire, une espèce reste une espèce et il convient de dire « une espèce de crétin » ou « une espèce de cornichon » que l'on parle d'une fille ou d'un garçon !

      Plus complexe encore est l'utilisation du verbe avérer. Certains individus soucieux de faire étalage de leur culture, empruntent des mots savants et les replacent à tout bout de champs et souvent mal à propos. Ainsi à l'instar de « descendre en bas » ou de « sortir dehors » qui font leur retour en force ces derniers temps, le verbe avérer est mis à toutes les sauces. Revenons aux sources si vous le voulez bien. Avérer : reconnaître la vérité d'une chose. C'est simple. Une chose est avérée ou non, un point c'est tout. Rien ne « s'avère vrai », ce serait un pléonasme, rien ne « s'avère faux » ce serait stupide ! Un autre vocable souffre d'incomprehension, le verbe décimer. Décimer, qui vient de décimal, soit dix. Une punition en vigueur dans les armées romaines consistait à exécuter un soldat sur dix dans le groupe fautif. On décimait ainsi, une cohorte ou un bataillon. On en exécutait un sur dix. Alors, lorsqu'une ville, une population sont rayées de la surface de la terre, elles ne sont pas décimées, elles sont anéanties, ou exterminées, mais en aucun cas décimées. Toutefois, les dictionnaires actuels qui ont renoncé depuis longtemps à demeurer les garants de la vérité, arrangeront cela en changeant, à un moment ou à un autre, la définition du mot, et, zou ! en voiture Simone, ça passera bien comme cela ! Ils prennent aujourd'hui un malin plaisir à être les collectionneurs des expressions à la mode et adaptent chaque année les définitions afin de les faire coller à l'époque. On a vu ainsi, « sabrer le champagne » devenir « sabler le champagne » ce qui fondamentalement ne veut rien dire, qui, en effet, serait assez idiot pour mettre du sable dans son champagne ? Je vous le demande. Bien d'autres expressions sont aujourd'hui menacées ou en voie de disparition.

      D'autant plus menacées qu'il est aujourd'hui du dernier chic de se moquer de ceux qui, excusez cette impudence, osent encore employer « des mots du siècle dernier ! Ah Ah ! Ah ! ». Je voudrais vraiment avoir la joie de converser avec ces pseudo-gardiens de la modernité imbus d'eux-même qui refusent les mots du passé. Si l'on considère que Rabelais, Descartes et Molière employaient déjà les mots usuels du vocabulaire français, qu'à peine quelques dizaines de mots ont été rajoutées ces dernières années et qu'ils ne sont certainement pas très nombreux à être apparus depuis le début de ce siècle-ci, leur conversation se résumerait probablement à selfie, sex-tape et fast-food ! Mais, au fond, c'est vrai que cela n'est, tout compte fait, pas si invraisemblable.

      Si les mots, les expressions sont bien maltraitées, les conjugaisons et leurs coreligionnaires, les accords de participes sont déjà moribonds. Le conditionnel et le subjonctif ont disparu depuis plusieurs années des programmes scolaires, l'orthographe n'est même plus évoquée, quant à la lecture, à l'histoire et à la géographie, plus personne n'en a vu depuis des lustres. A quoi bon d'ailleurs étudier l'histoire, c'est du passé, la géographie, avec l'érosion et la montée des eaux, tout va changer très vite et avec les émoji, plus besoin d'apprendre à lire. Tiens, tiens ! Ne reviendrions-nous pas doucement aux hiéroglyphes ? Sera-ce ensuite le retour aux grognements et pour finir tous à 4 pattes ? On peux se poser la question...

      En attendant ce profond retour aux sources, partagez mon agacement, je vous en prie, en entendant, de plus en plus souvent, depuis peu, les magnifiques « devra-t-être » qui jalonnent les conversations. Faute de connaître le début du commencement, d'une infime partie des règles de base de la conjugaison, ces bons français là, font ici une bien nommée « liaison mal – T – à propos » et rajoutent un « T » qui crie haut et fort que ceux qui le placent ici sont des « T - » ignares.

      Pour finir en apothéose, je reviens sur deux réflexions télévisuelles des plus mémorables. Un commentateur sportif très connu, alors qu'il commentait des courses en salle, il y a quelques années, emporté par la solennité de l'instant, fit judicieusement remarquer, après qu'ait retenti le coup de feu du starter, qu' « avec tous ces coups de feu, on se croirait dans une arène romaine » et dans un téléfilm, récemment, alors que le personnage dont il était question s'indignait de trouver, après des années d'absence, sa femme remariée, on lui expliqua « nous ne t'avons pas attendu car nous étions certain que tu étais peut-être mort... ».

       Moi, cela me fait toujours rire.

      L'époque actuelle offre néanmoins un assortiment de nouveautés qui méritent qu'on s'y arrête un moment. À l'école de jadis, on apprenait à lire en commençant par les lettres, qui formaient des syllabes, les syllabes qui formaient des mots, avec lesquels on pouvait former des phrases, lesquelles commençaient invariablement par une majuscule et se terminaient par un point. On prononçait, en ces temps reculés, chaque lettre de chaque syllabe formant un mot, parce qu'à l'époque, on parlait encore comme au siècle dernier, probablement. Il en va tout autrement de nos jours ! Les garants de la modernité qui font aujourd'hui la pluie et le beau temps des modes linguistiques, (les mêmes qui vous disent que la nouvelle s'est avérée fausse, et qu'ils rentrent ici ou là pour la première fois), ont décidé qu'il n'était plus indispensable de prononcer certaines lettres des mots usuels. Ainsi, le mois d'août a perdu son T, comme les buts du football, et les « e » en fin de mot ne sont plus. Si on vous dit un jour « met donc des ver' sur la table » n'allez pas, de grâce, chercher des asticots mais bien des verres (à vin de préférence), et si on te dit un autre jour que « la mer est en furie », ne demande pas « la mère de qui ? » tu passerais pour un idiot.

        De mon temps, c'était plus simple, un asticot était un ver, les verres avaient des pieds, ma mère aimait la mer et on ne confondait pas l'une avec l'autre.

       Qu’enlèverons nous encore ?

      Que deviendra le joli mois de Mai sans son « i », Zorro sans son « o » ? Alors, laissez-moi « s'couer l' cocotier, rel'ver l' débat, rendr' » ses « e » à mes mots, son sens à mes discours, sa jolie musique à la langue française !

                                                                     E. W.

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